
« Les ensembles de bâtiments constituant le paysage des nouvelles agglomérations (…) sont élaborés sur la planche à dessin et à partir de maquettes (voir de morceaux de sucre !, ndlr). Dans les deux cas, ces agglomérations sont initialement présentées comme des images abstraites, des compositions géométriques, en relief ou non. Leur mode d’engendrement occulte le fait qu’un espace urbain ne d’adresse pas à l’œil mais concerne le corps entier et ne peut, sous peine de réduction, être traité dans le seul cadre d’une esthétique de la vision : l’espace de notre quotidienneté n’est pas » vu d’avion « , mais vécu à ras de terre. Davantage, cette approche méconnaît le fait qu’un espace urbain ne peut être ainsi perçu d’un coup, mais seulement dans la successivité de séquences fragmentaires, au gré des temps et des parcours. »
Françoise Choay, Jacques Brun et Marcel Roncayolo, « Production de la ville », histoire de la France urbaine, tome 5.
Le constat
« Les grands ensembles périphériques et, plus généralement, la plus grande partie du logement social, sont caractérisés par un urbanisme de plan de masse dont la vocation est essentiellement dirigée vers l’habitat . De nombreux chercheurs ont relevé cette dimension mono-fonctionnelle, héritée du » Mouvement Moderne « , qui inscrit le logement dans un espace extérieur peu ou pas structuré. »
« Paradoxalement, ces lieux de la densité résiduelle verticale sont également ceux d’une très faible occupation du sol.
Les espaces qui entourent le bâti relèvent souvent d’un statut différent ; ceux-ci entraînant des problèmes de gestion disjointe entre espaces du logement et espaces extérieurs. Le plus souvent, d’ailleurs, c’est un déficit de projet que l’on peut constater sur ces espaces qui oscillent entre minéralisation liée au stationnement, terrains de jeux au vocabulaire minimaliste et végétalisation toujours aussi problématique. »
« En tout état de cause, ils sont essentiellement tournés vers la gestion des flux piétonniers et renvoient à une pensée normative du cheminement. Comment donc redonner une richesse à ces espaces délaissés et souvent désinvestis ? comment les réinscrire dans une relation plus progressive entre espace privé du logement et espace public urbain ? »
Philippe Chaudoir – sociologue-urbaniste in » l’Espace-Rue », présentation du projet en 2001
Une approche scénographique : effets et ambiances
En traitant la rue comme un espace en soi à mettre en scène, intégrant les flux déambulatoires et la circulation existant sur le site, l’approche scénographique met en valeur les fonctions de passage, d’échanges et de rencontres.
Les critères scénographiques prennent en compte la vision du piéton et jouent les proportions entre la largeur de la chaussée et la hauteur des façades la bordant.
Ils permettent de créer des cheminements, des parcours aux multiples effets et ambiances : effets de mise en valeur, de choix, de bornage, de ponctuation, de relais, de repères, d’invitation, de transparence etc…
Ils jouent avec la verticalité, les matériaux d’habillage des façades, leurs couleurs, leur texture, leurs ornementations, les rythmes et les proportions des modules et des ouvertures.
Ils impliquent le jeu de l’ombre et de la lumière, la qualité de l’éclairage, du mobilier urbain et du traitement de la chaussée et ont un impact sur la résonance sonore.
Cela revient à réintroduire la rue et la place qui avaient été condamnées par le « Mouvement Moderne » dans les années 1920-1930, caractérisé par le refus des espaces publics traditionnels, au nom de la séparation des circulations , de la ségrégation des activités. Du coup les cheminements dévolus aux piétons n’ont plus leurs tracés accompagnés de bâtiments, immeubles d’habitation ou magasins étant dispersés ou rassemblés ailleurs, en « grands ensembles » ou en centres commerciaux. L’espace public n’est plus matérialisé à l’échelle d’un cheminement urbain comme l’était la rue. Il est sans directions, ni limites, vague et inconsistant.
- À la recherche d’un ou plusieurs maîtres d’ouvrage, de partenaires et de collaborateurs.
- Projet soutenu par l’Atelier Marseillais d’Initiatives en Écologie Urbaine : AMIEU – 66 rue d’Aubagne 13001 Marseille – 04 91 31 54 93 - amieu@free.fr - www.amieu.org
Historique : La découverte d’Amiens Nord, de son plateau planté de barres et de tours abritant plus de 40 000 personnes m’a fortement interpellé. La vacuité des espaces « publics », la contradiction entre les tracés orthogonaux des urbanistes et ceux vernaculaires des traverses empruntées par les piétons semblent appeler l’introduction d’un sens (signifiant) structurant.
Celui-ci pourrait s’articuler autour de deux axes et être réalisé en plusieurs temps :
D’abord un « geste » artistique utilisant la plastique de la palissade (voir diaporama) et le langage de la scénographie urbaine pour rendre les traverses « palpables ».
Parallèlement au montage et à la réalisation de cette installation – qui relève de l’éphémère festif et ludique – « un atelier de vi(ll)e », chapeauté par le centre social et les associations actives sur le site, encadrerait une réflexion menée en concertation avec les habitants autour des activités qu’ils (se) verraient bien (se) développer à proximité de chez eux. Une étude des besoins, des désirs et des compétences déboucherait sur un cahier des charges listant une série d’activités permettant de déterminer les besoins définissant au cas par cas le type de local nécessaire pour les abriter (superficie, volume, accessibilité etc…). Celui-ci sera choisi dans un premier temps dans le parc informel des abris mobiles, allant du « tube Citroën » aux conteneurs recyclés, voire à l’ « Algéco », superposable, empilable et climatisé…
Dans un deuxième temps, on procédera à la mise en place de ces locaux le long des cheminements retenus, de manière à introduire dans ces « espaces communs » de grands ensembles, l’intimité structurante d’une rue traditionnelle – ou d’un souk – avec ses activités et son « vivre ensemble »…
Les deux bases du concept d’espace-rue
Sublimer les traverses créées par les usagers d’espaces publics dépourvus d’échelle humaine.
Utiliser le pouvoir de l’illusion, de la suggestion, voire de la poésie comme stimulus de comportement citoyen.
Le concept s’appuie sur la magie du « décor » et sa légèreté de réalisation, ses structures éphémères.
Ce « décor » permet de créer un cadre, un espace qui repose sur l’importance de la proportion entre le piéton et son environnement immédiat, qui rassure et guide, donne du sens aux déplacements.
La richesse du « décor » sert de vitrine aux activités qu’il abrite et de support à des expressions artistiques contemporaines.
Il s’oppose en cela à d’autres structures de « décor » : reconstitution historique ou fantastique d’une rue pour les besoins d’un film ou d’un spectacle de théâtre, pastiches affichés de Disneyworld ou des mails de centres commerciaux…
Il se rapprocherait du « façadisme » (expression québécoise) pratiqué dans les anciens centres urbains ; mais la démarche alors s’inverse : on crée une façade « décor » (sur 30, 100 mètres voire plus) et on laisse le champ libre derrière.
D’un espace indéfini on en crée deux : la rue, lieu de passage, de rencontres et d’échanges et la coulisse qui abrite les diverses activités qui s’ouvrent sur la rue.
Le « souk » : un projet relevant du développement durable ?
De l’éphémère au permanent
Deux approches, scénographique et économique , sont au cœur du projet.
La réintroduction de l’espace rue permet de traiter les espaces publics des grandes cités (logement social ou copropriétés dégradées), ceux entourant un événement festif ou sportif important ou bien de grandes voiries peu avenantes…
Faire d’une intervention dans les banlieues un événement culturel
Dans le contexte économique actuel, il paraît indispensable de concevoir l’opération de façon « modulaire ». Nous préconisons l’emploi de locaux simples à mettre en place, modulables dans l’espace et évolutifs dans le temps. Outre le moindre coût d’utilisation (il doit être envisageable d’espérer une aide des fabricants et prestataires de services), il est également important de pouvoir adapter ces locaux de façon rapide en cas de changement : agrandissement ou cessation d’activité. Par rapport à ces objectifs, les effets attendus peuvent être :
Au niveau économique et social
Une réponse spatiale à une demande de convivialité, une offre concrète et une mise à disposition, avec peu d’investissements, d’une infrastructure créatrice d’emplois et par là même d’insertion et d’intégration.
Au niveau urbanistique
À la création d’un réseau viaire offrant des repères, un devenir historique et culturel, et assimilable à un « ancien » centre urbain.
Au niveau architectural
À l’invention d’un nouveau langage, le bâti n’étant plus ponctuel ou monofonctionnel, mais linéaire, continu et arborescent : une enveloppe d’aspect ludique dont le contenu serait le reflet toujours adaptable de la réalité économique.
Au niveau social et culturel
Cet espace est un reflet de la réalité sociale et culturelle de ses habitants et peut devenir un lieu d’animations ponctuelles, de concerts, d’expositions par la mise en place de chapiteaux additionnels, en relayant des manifestations locales déjà prévues ou non. Ceci permettra de redonner un point de départ à une vie de quartier.
Mais plus encore l’espace rue peut être l’occasion d’un exercice de démocratie locale en vraie grandeur. Pensée à partir des pratiques sociales (les cheminements), sa mise en œuvre peut reposer sur la création d’un atelier pour tous. Des aides ou « coups de pouce » de tous les intervenants locaux, dans tous les domaines, peuvent relayer le projet et lui donner une viabilité plus grande.
« Créer la rue » peut devenir le thème de départ d’une série d’actions réunissant les habitants, les institutions, les associations, les partenaires spécialisés, les différents acteurs économiques.
Faire de la sensibilisation à la scénographie urbaine, dans le cadre, par exemple, des balades urbaines organisées par l’AMIEU (Atelier Marseillais d’Initiatives en Ecologie Urbaine).
Et dans le cadre de l’« éloge du souk », créer un atelier de repérage de site, d’étude sur son fonctionnement et de propositions d’aménagement. L’atelier regrouperait simultanément et/ou successivement habitants, animateurs socio-culturels, conseillers en création d’entreprises, architectes, urbanistes, paysagistes, scénographes, constructeurs (terrassement, viabilisation, structure métallique…), financeurs et institutionnels…
Thèmes de réflexion : l’espace public et le développement d’activités
Étudier comment l’espace public peut être modelé pour acquérir une qualité d’urbanité favorisant l’éclosion d’activités ayant pignon sur rue et se stimulant les unes les autres.
Faire des comparaisons avec la densité des espaces urbains de certains quartiers anciens (Belsunce ou Noailles par exemple) en corrélation avec l’intensité et la quantité des activités qui s’y déploient.
Recenser les activités que les habitants pourraient développer et pratiquer :
- Services comme crèches, cuisines ambulantes ou communautaires, laveries, annexes de services publics, cybercafés…
- Commerces : ateliers de couture, stylisme, coiffure, vente de vêtements d’occasion et/ou créés sur place, de livres, CD, magazines d’occasion, pâtisseries et restauration « ethniques »…
- Ateliers divers : réparations et/ou recyclage : 2 roues, skates, vélos, voitures… hifi et électroménager, mobilier…
- Locaux associatifs, de répétitions, de sport, de formation et d’apprentissage et de spectacles…
Lister tous les types d’abris mobiles
Depuis les Algeco™ climatisés et les conteneurs recyclés jusqu’aux fourgons de forains ou marchands ambulants (type tube Citroën) définir quel type correspond au mieux aux activités recensées.
Déterminer le cheminement
Soit à l’intérieur de la cité soit en lien entre cité et quartier qui sera transformé en « espace-rue ». A priori il suivra les traverses créées par les usagers du site avec idéalement un ou deux croisements. Ces traverses correspondent à des flux de circulation différents et relient par exemple un arrêt de bus avec un gymnase ou une école et le centre commercial par exemple. L’importance de ces flux peut déterminer la largeur de l’espace rue.
Autres ateliers de projets, dans le cadre de Marseille 2013
- En centre-ville : appliquer les principes de l’« espace-rue » à une recomposition festive du Cours Belsunce.
- Sublimer l’axe de la rue de la République par une flèche éolienne de 15 mètres de haut sur le bâtiment des Télécoms de la Joliette.
- Sauver le J4 des constructions pléthoriques et hétérogènes en le transformant en grand parc aquatique paysager : la boîte du MUCEM en aquarium / piscine ???
- Redessiner la ligne de crête de ND de la Garde à Vauban.
- Créer des fontaines molles et bigarrées sur le cours d’Estienne d’Orves…
Lao Tseu : « ma maison, ce n’est pas les murs, ce n’est pas le sol, ce n’est pas le toit, mais c’est le vide contenu entre toutes ces choses, c’est là que j’habite. »
Les références urbanistiques sont le Caire, Damas, Alep, Venise ….
Le vocabulaire de la scénographie urbaine permet de donner dusens à l’espace rue en créant des effets structurants.
Des plans et des surfaces dressés et à plat créent des écrans qui ferment ou sélectionnent les vues et en même temps servent de guides pour les canaliser.
La proportion entre plans et volumes, le jeu des matériaux, des couleurs et des matières donnent corps à l’espace rue.
Principes
Retour au « townscape » tel que l’a inventé Gorden Cullen (Londres 1961) qui apprécie la continuité et la diversité en opposition à la discontinuité (urbaine) et à l’uniformité (architecturale) issu du Mouvement Moderne. Il prononce implicitement l’éloge des formes urbaines traditionnelles, principalement de la rue dont il analyse à loisir l’infinie richesse. Le « townscape » est notamment à l’origine de la mode pour les voies piétonnières. L’apport du « townscape » par rapport à la notion de tableau urbain consiste dans l’idée de vision séquentielle et dans l’élaboration d’une classification des tableaux mise en relation avec des effets psychologiques.
Cullen pense que l’appréhension du paysage urbain passe par trois critères :
- la vision séquentielle dans laquelle s’enchaînent optiquement les « vues existantes » et les « vues émergentes » ;
- le lieu, son site, sa relation au ciel ;
- la définition architecturale (couleur, texture, échelle, style, caractère).
Dans la lignée du « townscape », Ivoe de Wolfe a précisé les différentes figures formelles du paysage urbain et de leurs effets.
Kevin Lynch (« l’image de la cité » 1960) a approfondi la connaissance des effets psychologiques des formes et des espaces urbains, surtout sous l’aspect de l’image que l’on s’en fait, et qui permet de se repérer dans la complexité et l’immensité de la ville.
Figures de base du paysage urbain
Ces figures s’appliquent essentiellement à la rue comme cheminement de découverte du paysage urbain et pourront être appliquées lors de la composition de l’espace rue.
Le plan du sol de la rue peut être :
- horizontal ;
- convexe : il élève la vue et donne un effet d’infini ;
- concave : il produit un effet de vis à vis, permet à l’observateur de voir, comme dans un miroir, une position symétrique à celle qu’il occupe. Les plans verticaux (façades) définissant la rue peuvent être :
- droits et parallèles : ils produisent un effet de couloir ;
- droits mais non parallèles : s’ils sont vus dans le sens du rétrécissement, ils produisent un effet d’entonnoir ;
s’ils sont vus dans le sens de l’élargissement, ils produisent un effet de respiration ;
- courbes : ils produisent un effet de mystère ou un effet de découverte permanente quand l’observateur avance ;
- ondulée, parallèles ou non, en accordéon ;
- partiellement ouverts, particulièrement à leur base, ils produisent alors un effet de transparence latérale.
Viennent ensuite les écrans qui ferment la perspective de la rue. La fermeture peut être de plusieurs degrés et genres. La rue sera dite :
- fermée totalement et frontalement
- fortement diaphragmée : si la fermeture est latérale, un effet de fente est produit, si la fermeture concerne aussi le haut, un effet de trou de serrure est produit
- faiblement diaphragmée, elle dessine un tableau encadré
- fermée avec ouverture latérale antérieure : elle produit un effet de coulisse
- partiellement fermée avec deux ouvertures latérales (obliques) : elle constitue une bifurcation, avec un effet de choix.
Les plans verticaux ou bien l’espace compris entre eux peuvent être ponctués de lignes verticales (des tours ou des clochers/minarets dans la ville « traditionnelle »).
C’est une fonction de marquage qui est généralement attribuée à ces ponctuations.
On distinguera :
- la ponctuation dans un plan ;
- la ponctuation dans les deux plans, avec effet de relais ou de bornage
- la ponctuation isolée entre deux plans, avec effet de visée.
Les effets ne sont pas seulement liés aux jeux de plans et de lignes. Les différentes qualifications architecturales participent largement à la composition du paysage urbain. Les éléments architecturaux, avec leurs qualités soulignent, prolongent, contredisent les formes urbaines ou réciproquement, les formes urbaines banalisent ou mettent en valeur les éléments architecturaux, particulièrement ceux qui généralement isolés (d’une manière ou d’une autre), les monuments. L’existence d’une dialectique entre les tissus urbains et les monuments est d’ailleurs une des découvertes de C.Sitte. Les figures de base sont ainsi enrichies par les données architecturales. Les horizontales des façades constituant les plans verticaux soulignent les courbes et les ondulations. Les verticales répétées amplifient les marquages etc…
Quelques effets architecturaux peuvent être distingués :
- la mise en valeur d’un élément architectural par son positionnement dans l’axe d’un couloir (majestueuse dans le cas d’un élargissement)
- l’invitation, par une présentation partielle ou lointaine d’un élément architectural intéressant (effet d’écran, de coulisse ou d’entonnoir)
- une façade remarquable dans une rue courbe peut jouer un rôle d’inflexion si elle est dans in plan concave, un rôle de déviation si elle est dans un plan convexe ;
- la présence d’une façade remarquable est mise en valeur par un vis à vis plus neutre. C’est la déférence.
D’une manière plus générale, l’uniformité architecturale amplifie certains effets des formes urbaines(les effets liés à la continuité), comme la symétrie, ou inversement édulcore d’autres (les effets d’écran ou de ponctuation)










Bravo what a genius!